Jeudi 2 décembre 2010
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17:53
C'en est assez du temporel !
“J’en ai marre du
monde matériel
Tout ici-bas est temporel”
Paroles de
chanson
“Le blues du temporel”
Parmi les diverses
causes d’insatisfaction et de souffrance en ce monde matériel, il en est une qui tient une place prédominante: le passage du temps et la temporalité de l’existence.
Une des raisons pour laquelle
l’enfant est plus heureux que l’adulte est l’insouciance; l’enfant n’a pas encore pris conscience du caractère temporel de l’existence. Il se croit pratiquement
immortel, et jubile en pensant, tel un milliardaire contemplant sa fortune, “J’ai toute la vie devant moi!” Mais en ces temps de crise financière mondiale, on sait plus que jamais, qu’aucune
fortune n’est inépuisable et que les milliards peuvent parfois se volatiliser au gré des fluctuations boursières. Il en est de même pour notre capital temps, qui peut dire avec certitude “j’ai
toute la vie devant moi!”? . Personne! Et puis, qu’est-ce que “toute la vie”? Quelques décennies qui s’écoulent si vite ...
Mais cette
insouciance ne dure que le temps de l’enfance, et un jour on finit par prendre conscience de la triste réalité des choses : tout est temporaire ! Cette conscience ne s’impose pas à l’enfant de
façon soudaine mais graduelle.
Lorsque les premières fois on
est confronté à la mort - comme celles de ses grands-parents -, celle-ci apparaît comme extérieure
à
soi;
elle ne nous concerne pas personnellement.
Elle est réservée aux personnes âgés, aux autres, à ceux qui ont déjà vécu
une longue, longue vie, mais elle ne m’atteint pas, moi, elle ne me menace pas directement
et l’enfant pense
ainsi: “je suis jeune et robuste, la mort c’est pour les autres, ceux qui sont vieux et
malades,
pas pour moi”. Cette insouciance s’étend au-delà de l’enfance et dure pendant toute la période de la jeunesse.
Mais au fur
et à mesure que les années passent, le corps se transforme, il grandit, forcit, puis bedonne, se ride, s’avachit, se flétrit, et l’on réalise alors de plus en plus clairement que ses jours sont
comptés, que la vie a un terme : la mort.
La
temporalité de l’existence ne se manifeste pas uniquement à travers le corps et dans sa forme ultime, la mort, mais affecte tous les domaines de la vie en ce monde. Et ainsi, quand on y songe
sérieusement, vivre en ce monde c’est être pris dans un véritable tourbillon, le tourbillon du temps. Tout, constamment, change, se transforme, évolue, se stabilise pour un temps, puis
régresse, et en dernier lieu, disparaît. Notre corps matériel traverse six étapes: il naît, grandit, se stabilise, engendre, puis dépérit et enfin meurt. Toutes nos relations en ce monde semblent
également suivre ce triste schéma, de la naissance à la mort. Il existe cinq formes de relation: la relation neutre, la relation de service, la relation amicale, la relation parentale et enfin la
relation amoureuse, et toutes, sans exception, sont temporelles.
Prenons la
relation amicale, par exemple. Je me rappelle d’Alain Baumal, un amis que j’avais quand j’étais au secondaire. Nous étions dans la même classe au collège, et après les cours on aimait se
retrouver ensemble. J’appréciais beaucoup son humour, sa joie de vivre et son intelligence. Pendant une bonne période, Alain et moi, nous nous sommes vus tous les jours. Mais un beau jour, une
mauvaise surprise m’attendait. C’était au retour des vacances d’été. Alors que je me rendais chez lui pour le rencontrer, je me suis retrouvé face....à une maison vide! Alain et sa famille
avaient déménagé. Mais le pire dans tout cela est qu’Alain était parti sans même me laisser un mot, une adresse, une explication !
Un autre de mes amis, Denis
Viala, - le plus cher d’entre tous- s’est aussi un jour, volatilisé. C’est arrivé alors que je venais de joindre quelques mois auparavant, le Mouvement pour la conscience de Krishna.
J’avais invité Denis au temple rue Lesueur, un dimanche, pour la traditionnelle fête du dimanche.
J’avais bien
constaté en parlant avec lui qu’il n’était pas particulièrement enthousiaste à propos de ma nouvelle vie de moine, mais je ne m’attendais certainement pas à ce qu’il disparaisse comme un voleur,
précipitamment, sans explication. Et c’est pourtant ce qu’il s’est passé. Denis m’a littéralement plaqué sans mot dire alors que l’on
avait été des amis très intimes pendant de longues années.
Si je raconte tout cela, ce
n’est pas dans le but d’exprimer une rancoeur vis-à-vis d’anciens amis; je ne leur en veux plus, je leur ai pardonné. Après tout, on était jeune et irresponsable. Mais si je raconte cela, c’est
pour illustrer le fait que tout ce que nous vivons ici-bas est marqué du sceau de la
temporalité. Ses parents, ses enfants,
ses amis, sa femme,...mais aussi son pays, sa profession, ses relations sociales, sa résidence, etc...tout est transitoire et un jour disparaît comme dans un rêve. Essayons de réaliser notre
situation misérable en ce monde: nous vivons dans un cycle continuel de mouvance et de remplacement. Remplacement du corps, à travers la mort et la renaissance, mais aussi et du même coup,
remplacement des parents, des amis, de la femme, des enfants. Victor Hugo, dans ses célèbres “Contemplations” a écrit ses puissants vers sur le passage du temps et la précarité de nos relations
en ce monde, comme celle avec nos enfants:
Songe à la profondeur du néant où nous sommes.
Quand tu seras couché sous la terre où les hommes
S'enfoncent pas à pas,
Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,
Seront dans la lumière ou seront dans la honte;
Tu ne le sauras pas!
Les Écritures Védiques pour illustrer notre situation en ce monde emploie une
merveilleuse métaphore: celle de l’être tombé dans l’océan (1) . Ainsi, l’univers matériel est comparé à un océan car l’océan est en constante mouvance et ballotte l’être en tout sens (ce qui symbolise les aléas de
l’existence).
Est-ce que
tout cela est supportable? Pour moi, en tout cas, j’ai décidé que ce ne l’était plus (d’où le titre de cet article). Assez du temporel, du provisoire, du transitoire ! Je n’en peux plus et je
n’en veux plus ! Ma décision ne date pas d’aujourd’hui, elle s’est bâtie, peu à peu, avec le temps, à travers les épreuves, les tribulations, les déceptions, les drames, qui parsèment notre vie
ici-bas.
Je dirais alors, comme l’a
écrit merveilleusement, un autre poète et homme politique français du XVIIIème siècle, Alphonse de
Lamartine:
Pour moi,
quand le destin m'offrirait à mon choix
Le
sceptre du génie, ou le trône des rois,
La
gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,
Et
joindrait à ses dons l'éternelle jeunesse,
J'en jure
par la mort ; dans un monde pareil,
Non, je
ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.
Je ne
veux pas d'un monde où tout change, où tout passe :
Où,
jusqu'au souvenir, tout s'use et tout s'efface ;
Où tout
est fugitif, périssable, incertain ;
Où le
jour du bonheur n'a pas de lendemain !
extrait
de “La Foi”
Généralement, en entendant l’affirmation suivante “je ne
veux plus de relations temporelles!” on pensera de façon ordinaire, “cette personne n’a pas eu de chance dans la vie et a
connu diverses déceptions dans ses relations avec les autres et elle cherche dorénavant à établir des relations plus profondes”. Tout cela est certainement vrai, je n’ai pas eu
beaucoup de chance, sauf qu ici ce que j’exprime n’est pas une simple aspiration à une amélioration des relations avec les autres. Non, c’est bien plus que cela, bien plus radical et bien plus
profond ; c’est une véritable aversion pour les relations temporelles et une aspiration profonde, en contrepartie, à des
relations qui durent et qui ne sont jamais brisées, autrement dit, à des relations éternelles.
Se
couper de Dieu c'est se condamner au temporel
Si nos
relations dans l’existence sont toutes frappées du sceau de la temporalité, cela est dû à une cause bien précise : nous sommes coupés de notre relation avec Dieu, la Personne
Suprême.
Mais
quel rapport, pourrait-on s’étonner, existe-t’il entre les deux, le fait d’être coupé de Dieu et la temporalité de l’existence ? Ce rapport est directe. Mais pour le comprendre il faut faire
un peu de philosophie.
Toutes les religions
traditionnelles l’affirment: la condition de l’homme, et de tous les êtres vivants en ce monde matériel, est celles d’êtres déchus. Nous étions, avant de tomber dans ce monde matériel,
intimes avec Dieu, et par là-même, éternels. Il existe un passage émouvant du Srimad Bhagavatam (4.28.51), conté par le grand sage Narada Muni, qui nous le rappelle. Il s’agit d’un dialogue entre la reine Vaidarbhi et Dieu, l’Âme Suprême. Alors que la reine est
en grande détresse car son mari bien aimé, le grand roi Malayadhvaja, vient de mourir, le Seigneur Suprême sous la forme d’un brahmana, apparaît soudainement devant elle, pour la réconforter et l’instruire.
Désirant réveiller sa conscience de Dieu et soulager ainsi sa souffrance, le Seigneur lui rappelle qu’elle jouissait autrefois d’une relation intime avec Lui, jusqu’à ce qu’elle décide un
jour de Le quitter pour l’univers matériel:
“ Chère
amie, bien que tu ne puisses Me reconnaître sur-le-champ, ne te souviens-tu pas d’avoir eu jadis un ami des plus intimes? Mais tu M’as, hélas, quitté pour savourer les plaisirs de ce monde
matériel. Ma chère et douce amie, toi et Moi sommes pareils à deux cygnes. Nous habitons ensemble le même coeur, qui est comme le lac Mânasa (2). Bien que nous vivions ensemble depuis plusieurs
milliers d’années, nous n’en sommes pas moins très éloignés de notre résidence originelle (le monde spirituel). Tu es toujours la même amie pour Moi. Depuis que tu m’as quittée, tu t’es de
plus en plus plongé dans le matérialisme, et, incapable de Me voir, tu as voyagé sous diverses formes en ce monde, dont chacune était issue de quelque femme (3).”
Pour
aider Vaidarbhi a mieux saisir le mécanisme de son conditionnement au sein de la nature matérielle, le brahmana (le Seigneur) utilise alors un langage allégorique. Il compare le corps
matériel à une cité dans laquelle l’occupant (l’âme) cherche à jouir des
sens:
“Dans
cette cité (le corps matériel), on retrouve cinq jardins, neuf portes, un gardien (protecteur), trois logements, six familles, cinq magasins, cinq éléments matériels et une femme, qui est la
maîtresse du foyer. Chère amie, les cinq jardins représentent les cinq objets de la satisfaction des sens (olfactif, auditif, tactile, visuel et gustatif), et le gardien est le souffle vital,
qui circule à travers les neuf portes (les neuf orifices du corps: deux yeux, deux oreilles, deux narines, la bouche, l’anus et les organes génitaux). Les trois logements symbolisent les
éléments essentiels: le feu, l’eau et la terre. Les six familles sont constituées par l’ensemble que forment le mental et les cinq sens (la vue, l’odorat, le toucher, le goût et
l’ouïe).
“Les
cinq magasins sont les cinq organes d’action (les bras, les jambes, la bouche, les organes génitaux et l’anus), agissant par l'intermédiaire des forces combinée des cinq éléments (la terre,
l’eau, le feu, l’air et l’éther), qui sont éternels. L’âme se tient derrière ce déploiement d’activité. En réalité, c’est une personne, elle-même destinée au plaisir. Toutefois, parce qu’elle
est maintenant cachée dans la citée du corps, elle est privée de savoir.
“Lorsque
tu viens habiter un tel corps, avec la femme des désirs matériels (4), le plaisir matériel te subjugue complètement et te fait oublier ta vie spirituelle. A cause de tes conceptions matérielles, tu es obligé de subir toutes
sortes de conditions misériables.
“A vrai
dire, tu n’es pas la fille de Vidarbha, pas plus que cet homme, Malayadhvaja, n’est ton mari bienveillant tout comme tu n’étais pas en fait, dans ta précédente naissance, le mari de
Puranjani. Tu es simplement emprisonnée dans ce corps aux neuf portes.
“Tu
crois parfois être un homme, d’autres fois une femme chaste, et d’autres fois encore un eunuque. Tout cela provient du corps, créé par l’énergie illusoire. Sache donc que cette énergie
illusoire est Ma puissance, et qu’en vérité, toi et Moi nous sommes de pures entités spirituelles. Essaie seulement de comprendre cette vérité, car Je M’efforce de t’expliquer notre nature
réelle à tous deux.
“Chère
amie, Moi, l’Âme Suprême, et toi, l’âme distincte, ne différons pas l’une de l’autre, du moins en qualité, car nous sommes tous deux de nature spirituelle. A vrai dire, mon amie, de par ta
constitution propre, tu es qualitativement identique à Moi-même. Essaie de comprendre ces choses. Les vrais érudits, qui ont la parfaite connaissance ne font aucune différence qualitative
entre toi et Moi....”
C’est
ainsi que se terminent les instructions de l’Âme Suprême à Vaidarbhi dans le Srimad Bhagavatam, et l’on peut lire aussi les teneurs et versets de ces versets (4.28.51 à 64) par Srila
Prabhupada si l’on désire plus ample lumière sur les thèmes qui ont été abordés.
Ces
instructions sont très précieuses, car, comme conclut le conteur de l’histoire, Narada Muni, c’est en devenant éclairé par la connaissance spirituelle reçue directement de Dieu, que l’on
devient à même de réintégrer sa condition originelle, éternelle:
“Ainsi,
les deux cygnes vivent ensemble dans le coeur. Lorsque le premier instruit le second, ce dernier réintègre alors sa condition originelle, naturelle et éternelle. Autrement dit, il retouve sa
conscience de Krishna originelle, qu’il avait perdue à cause de l’attirance qu’il éprouvait pour la matière.”
L’histoire
de la rencontre de Vaidarbhi avec le Seigneur et de son instruction par Lui, est fascinante en plusieurs points, et notamment en le sujet qui nous concerne plus particulièrement ici: la
temporalité des relations en cette existence matérielle et l’aspiration à des relations éternelles.
Il est significatif que
le Seigneur soit apparu au moment où Vaidarbhi pleurait la perte de son défunt mari, c’est comme si le Seigneur lui disait: “Tu vois, chère amie, tu
cherche à établir des relations solides, profondes et durables avec tel ou tel, en ce monde matériel, - ici en l'occurrence, ton soi-disant mari -, mais tout cela est vain, car tant que tu
négligeras de cultiver ta relation constitutionnelle, originelle et éternelle, avec Moi, Krishna, Dieu, la Personne Suprême, tu seras condamnée à naître et à mourir sans fin, et par là même,
à établir des liens passagers avec de soi-disant intimes, sur la base de relations illusoires fondées sur le corps matériel, et aussi éphémères que lui. “
Il est
temps de rejoindre la famille éternelle de Krishna:
"'Mon seul désir est de retourner à Dieu, dans ma demeure originelle.' (S.B., 6.11.25) Telle est la détermination d'un pur
bhakta. Il n'est attiré par aucune position élevée dans cet univers matériel. Il n'a qu'un désir: vivre en compagnie du Seigneur Souverain comme les habitants de Vrndavana —Srimati Radharani,
les gopis, le père et la mère de Krsna (Nanda Maharaja et Yasoda), les amis de Krsna et Ses serviteurs. Il aspire à baigner dans l'atmosphère qui entoure Krsna, dans la beauté de Vrndavana.
C'est ainsi que se définissent les plus hautes ambitions d'un dévot de Krsna. Les dévots de Visnu peuvent aspirer à une position à Vaikunthaloka, mais un dévot de Krsna n'aspire même pas aux
avantages offerts à Vaikuntha; il souhaite retourner à Goloka Vrndavana pour y vivre en compagnie de Krsna et y participer à Ses Divertissements éternels. Toute forme de bonheur matériel
ressemble à une flaque d'eau en comparaison au bonheur spirituel et éternel qu'offre le monde spirituel, pareil à un océan de nectar dans lequel les bhaktas désirent s'ébattre."
(Teneur et portée du Srimad Bhagavatam, 6.12.22, de Srila
Prabhupada)
(
1) lire à ce propos
“Comme tombé dans l’océan” de la série “L’extase de
servir Krishna”
(2) lac sur les planètes édéniques, grand, beau, paisible et profond.
(3) “quelque femme” désigne ici la nature matérielle ou
prakriti
(4) “la femme des désirs matériels” : avant de renaître dans le corps du femme, Vaidarbhi
était un homme, le roi Puranjana, mais à cause de certains actes coupables, Puranjana dû revêtir dans sa prochaine vie le corps d’une femme. La Bhagavad-gita enseigne clairement qu’il s’agit
là d’un corps de nature inférieure (striyo vaiśyās tathā śūdrās). Toutefois, en se
réfugiant auprès de Dieu, la Personne Suprême, même un être de basse naissance peut s’élever à la plus haute perfection. C’est lorsque son intelligence spirituelle est réduite que l’être doit
prendre une naissance inférieure.
Par Jagadananda
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Publié dans : Philosophie et transcendance
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