De la servitude moderne
- un entretien sur le film-
(1/2)
Un entretien avec Jagadananda das,
après le visionnement
"De la servitude moderne"
un film de Jean Francois Brient
INTRODUCTION
Tristan Prévost: Pourquoi avoir mis
ce film De la servitude moderne sur "retour-a-krishna"?
Jagadananda: J'ai été touché par le thème de la servitude abordé dans ce film. Le film survole les différentes sphères d'activité de la société
moderne et y dénonce l'asservissement de l'homme moderne. Il décrit une société aliénée et déshumanisée, une société qui ploie sous le joug de la servitude. Tous les aspects de la vie sont
concernés : le travail, la famille, l'argent, l'urbanisation, les loisirs, la consommation, etc....L'homme n'a plus le temps de vivre et de penser. A chaque instant, on lui dicte ce qu'il doit
penser, ce qu'il doit faire, ce qu'il doit désirer.... Sa vie sous tous ses aspects semble programmée d'avance. Il doit s'il veut être reconnu par la société se fondre dans un moule.
L'asservissement des masses constitue donc un mal profond de l'âge actuel, le kali-yuga; un âge où la société cherche à robotiser l'être humain.
Tristan Prévost: Vous êtes donc d'accord avec le film?
Jagadananda: Le thème de l'asservissement de l'homme dans la société moderne me touche beaucoup cependant en plusieurs points je suis en désaccord avec le film. On doit
reconnaître à Mr Brien, l'auteur du film, un talent, une perspicacité dans son analyse de la condition de servitude de l'homme moderne mais en même temps son analyse est trop réductrice,
caricaturale et manichéenne; d'un côté la masse des esclaves, de l'autre celle des maîtres; d'un côté les pauvres oppressés, de l'autre les méchants oppresseurs. Le tableau qu'il dresse est trop
caricatural et donc faussée. C'est un film fort qui contient des vérités et des remises en question profondes mais je désapprouve profondément cette approche manichéenne qu'il a de la question de
la servitude et, surtout, les solutions radicales et violentes qu'il propose pour la combattre (qui sont abordées dans la troisième vidéo du film).
Tristan Prévost: Quand vous parlez d' "approche manichéenne" qu'entendez-vous exactement par là ?
Jagadananda: Comme je viens de le dire, il aborde le thème de la servitude chez l'homme moderne dans une dialectique trop rudimentaire, simpliste et purement dualiste : les oppresseurs
et les oppressés, les dirigeants exploitants et le peuple asservi, les producteurs et les consommateurs, l'individu esclave et le système tout puissant, .... sa vision est réductrice et
extrémiste et il observe les choses par le petit bout de la lorgnette, ce qui tend sérieusement à déformer la réalité...
Tristan Prévost: Pensez-vous alors qu'il n'y a pas d'asservissement du peuple?
Jagadananda: Non, bien sûr, il existe bien, mais pourquoi se limiter au peuple seulement? Pourquoi exclure les dirigeants? Les riches, les nantis, les exploitants, les gouvernants, le
pouvoir...? Peuple et dirigeants, peuple et nantis, exploités et exploiteurs, l'asservissement est général. C'est seulement la forme de leur asservissement qui est différente. L'approche de la
question de la servitude (de l'asservissement) par le film est trop dualiste.
Pour illustrer ce point, prenons si vous voulez bien, l'exemple d'un malheur commun à tout le monde: les embouteillages sur le périphérique parisien.
Un ouvrier manutentionnaire, Mr Berrar roulant dans sa petite Peugeot 205 emprunte le périphérique parisien pour rejoindre son travail, et, comme cela arrive assez souvent, Mr Berrar se
retrouve pris dans un grand embouteillage. Au même moment, Mr Lansen, directeur général d'une agence de publicité prospère, roulant dans une belle Jaguar noire chromée, et qui se rend aussi à son
travail, se trouve sur le même périphérique parisien, et est aussi pris dans l'embouteillage. Peu importe dans ce cas que vous soyez pauvre -roulant en Peugeot 105 - ou que vous soyez riche -
roulant en Jaguar noire chromée - les contraintes sont les mêmes et vous devrez faire face aux embouteillages.
Tristan Prévost: D'accord pour l'exemple de l'embouteillage mais il existe aussi beaucoup d'exemples contraires à celui-ci, où des hommes face à la même situation seront avantagés par
rapport à d'autres. Prenons par exemple, le domaine de l'éducation . Un homme riche aura la possibilité d'envoyer son enfant dans les meilleurs lycées et d'en faire un ingénieur, alors qu'un
autre plus modeste ne l'aura pas ou en tout cas que plus difficilement. Comment peut-on dire que tout le monde est égal?
Jagadananda: Mais là n'est pas vraiment la question. On discute du problème de l'asservissement et à ce niveau là nous soutenons que peu importe la situation familiale,
financière, sociale, professionnelle, etc...l'asservissement est général et indépendant de la situation matérielle de chacun. La question est de savoir si sa situation d'ingénieur (pour reprendre
votre exemple) préservera la personne privilégiée de l'asservissement. Certainement, tout le monde n'est pas égal et certains profitent des autres car telle est la tendance humaine et tel est le
caractère de l'existence matérielle, et cela est certainement malheureux, mais là n'est pas le propos. Le propos est encore une fois de bien saisir que ce n'est pas ma situation
personnelle de personne riche, influente et favorisée qui me permettra d'être libre de l'asservissement. Vous ne pouvez pas en faire un concept absolu. On peut l'observer tous les jours dans
maints domaines. La richesse et le pouvoir ne garantissent pas le bonheur. Il existe des tas d'hommes riches et influents ("les exploiteurs") qui, par exemple, malgré leur argent et leur pouvoir,
ne peuvent jouir d'une situation familiale heureuse. Alors que d'autres, plus pauvres et ordinaires ("les exploités"), le peuvent. Autre exemple qui montre qu'une dialectique dualiste est une
dialectique faussée: une personne favorisée, riche et influente, peut par ailleurs avoir un problème de santé sérieux, alors qu'un homme pauvre et ordinaire peut, lui, jouir d'une
bonne santé. On ne peut donc opposer formellement et systématiquement entre eux les hommes, confronter telles ou telles classes sociales, tel ou tel exploiteur et exploité, tel ou tel riche et
pauvre sous l'allégation que l'un est une menace pour l'autre.
Tristan Prévost: Réfutez-vous le fait qu'une catégorie d'hommes exerce un pouvoir d'asservissement sur une autre?
Jagadananda : Non, mais il ne faut pas instrumentaliser la question de l'asservissement et la renvoyer à une question d'opposition des classes. Des idéologies politiques comme le
communisme et l'anarchisme (dont se réclame l'auteur "De la servitude moderne", Jean Francois Brient) ont souvent instrumentalisé ce thème de la servitude et de l'asservissement des masses au
profit de leur idéologie d'opposition des classes mais cette conception réductrice des choses a mené à la haine, aux massacres et aux désastres que l'on connaît.
Tristan Prévost: Mais comment proposer autre chose qu'une approche dualiste ?
Jagadananda: A travers une mise en scène sombre et dramatique - qui en passant me convient trés bien car je crois que la situation d'asservissement que décrit Mr Brient est
véritablement dramatique -, Mr Brient met en scène une sorte de paranoïa du complot; pour lui il existerait un véritable complot du pouvoir pour asservir le peuple, une sorte de conspiration du
mal tentaculaire, planifiée et organisée, qui n'agirait pas seulement au niveau des institutions établies mais à tous les niveaux d'autorité. On comprend mieux tout cela quand on sait que Mr
Brien défend les idées
anarchistes. Les termes de "servitude", d' "exploitation", d '"esclave", d' "oppression", d' "aliénation" utilisés à maintes reprises l'illustrent bien. Car tous ces
désignations n'existent pas sans leurs contreparties dualistes (concrètes comme abstraites) : les maîtres, les exploiteurs, les tyrans, le pouvoir, etc... Tous ces maîtres, ces exploiteurs, ces
tyrans, ce pouvoir, constituent la racine du mal selon les théories que soutient le mouvement anarchiste défendu par Mr Brient. "Ni Dieu, ni maître", tel est le slogan anarchiste que tout le
monde connaît. Il faut donc, selon les tenants de la doctrine anarchiste supprimer, par tous les moyens (y compris la violence), tous "les oppresseurs", ainsi que leurs instruments de domination
(machines, banques, entreprises, etc..) c'est ce que démontrera la troisième partie du film.
Et c'est pourquoi vous voyez plusieurs fois, dès le début du film, des images de religion - des musulmans, des juifs, des soufistes en train de prier - associées à la racine du mal,
"au maître, au pouvoir". Et qui est le Maître par excellence, le Maître Suprême ? Dieu. C'est pourquoi Dieu est une des premières cibles du mouvement anarchiste. Selon eux, supprimer Dieu c'est
supprimer le plus grand oppresseur qui soit.
Tristan Prévost: Qu'en pensez-vous?
Jagadananda: Pour les insoumis et les athées, Dieu apparaît comme un oppresseur, mais pour ceux qui se tournent avec soumission et dévotion vers Lui, Krishna est l'Ami et le Bienfaiteur
suprême. En fait, Dieu est le meilleur ami de chacun, que l'on soit dévot ou non-dévot. Cependant, le non-dévot, rejette la main que lui tend le Seigneur tandis que le dévot la
saisit.
Tristan Prévost: Vous venez d'employer un terme " soumission" qui ferait se dresser les poils de beaucoup. Mais pourquoi Krishna, devrait-Il nous forcer à nous soumettre à Lui
?
Jagadananda: Krishna ne vous force pas. Vous pouvez choisir de vous abandonner, de vous soumettre à Lui ou pas. Vous avez le choix. L'existence du monde matériel où l'on a tout le loisir
de l'oublier si on le désire, le prouve.
Tristan Prévost: Mais pourquoi devrais-je me soumettre?
Jagadananda: Parce que c'est dans votre plus grand intérêt de le faire! D'abord pourquoi vouloir à tout prix appréhender la soumission d'une façon négative? Par exemple, si je
dis "Oh, cet enfant est formidable. Il est tellement gentil. C'est un enfant soumis qui écoute ses parents." Est-ce négatif?
Tristan Prévost: Non.
Jagadananda : De la même façon, notre position vis-à-vis de Dieu est comparable à celle d'un jeune enfant vis-à-vis de ses parents. Un jeune enfant dépend complètement de ses
parents pour être heureux, et, à aucun moment, ne peut se dire indépendant. Il faut noter aussi que la contrainte qu'imposent les parents à l'enfant est motivée par l'amour. Les parents
cherchent à donner toutes les chances à leur enfant de s'épanouir et d'atteindre au bonheur dans sa vie. Pareillement, nous dépendons complètement de Dieu pour notre bonheur mais dans notre folie
nous nous prétendons indépendants.
Tristan Prévost : Et si je pense que je n'ai pas besoin de Dieu pour être heureux, que je peux trés bien faire sans Lui...
Jagadananda: Tout cela résulte de l'ignorance. Qui vous fournit l'air pour respirer? L'eau pour se désaltérer? La terre pour cultiver et vous nourrir? La lumière du soleil (et
les yeux) pour voir, etc..? Vous pouvez donc déclamer contre Dieu, l'autorité suprême, tel est votre droit, mais la réalité est ce qu'elle est : Dieu est le pourvoyeur de tous les êtres vivants.
Nous pouvons dans notre folie dire " Ni Dieu, ni maître !" mais le fait est que nous devons obéir à des maîtres que nous le voulions ou pas.
Tristan Prévost: "Non, je rejette tout idée de soumission !" dirait un anarchiste.
Jagadananda: Trés bien, vous pouvez le dire si vous le voulez. Tout comme dans un hopital psychiatrique, un fou peut déclarer qu'il est Napoléon, et une folle qu'elle est Jeanne d'Arc.
Mais qu'elle est la valeur de telles déclarations? De la même façon, déclarait que l'on peut vivre sans soumission tient de la folie car chaque instant de notre journée nous démontre le
contraire.
Tristan Prévost: Comment cela?
Jagadananda: Hé bien, vous pouvez clamer fièrement "Ni Dieu, ni maître !" mais l'instant d'après vous courez au réfrigérateur pour prendre une bonne boisson.
Tristan Prévost: Excusez-moi, mais je ne vois pas de rapport...
Jagadananda: Le rapport est le suivant: vous prétendez n'avoir à servir aucun maître mais vous courez l'instant d'après au réfrigérateur pour servir votre langue qui vous
commande de prendre une bonne boisson gazeuse.
Tristan Prévost: Excusez-moi, mais je ne comprend toujours pas trés bien..
L'asservissement aux sens matériels
Jagadananda: C'est pourtant trés
simple. Vous pouvez vous dire libre et indépendant, autrement dit ne dépendre d'aucune autorité, mais ce n'est là qu'une pure utopie car même si vous arriviez à vous passer de toute
autorité humaine (chose déjà trés difficile !) il vous faudrait toujours, malgré tout et en dernier lieu, accepter l'autorité de vos sens. Même si quelqu'un se trouve dans une situation
(apparemment) sans contrainte et autorité humaine, par exemple seul sur une île déserte, peut-on dire pour autant qu'il est libre et indépendant, qu'il est affranchi de toute contrainte et
autorité? Non, car dès que sa langue lui commande "j'ai soif!" il doit répondre à sa demande. Et ainsi, s'il se trouve dans une région déserte, il devra être prêt à faire des kilomètres pour
trouver de l'eau et désaltérer sa langue. Il en va de même pour tous les autres sens: l'estomac, la vue, les organes génitaux, le toucher, l'odorat, la bouche...Nous sommes constamment solicités
par nos sens et constamment devons répondre à leurs demandes. Comment peut-on alors se dire indépendant? Si, par exemple, vous êtes addicte à la cigarette, il vous sera pratiquement impossible de
résister aux impulsions des sens qui exigent d'avoir leur dose quotidienne de substances addictives. Si encore, vos yeux réclament de regarder le dernier film "à ne pas manquer", vous leur dites "Oui, mes
chers yeux, on y court !" et même si cela demande que vous parcouriez 40 kms pour vous rendre dans la salle de cinéma grand écran dolby stéréo, la plus proche, vous le ferez et vous trouverez
cela normal.
D'ailleurs à ce propos, au tout début du film, Mr Brient dit que le plus pathétique dans la servitude moderne est que l'esclave (la masse des exploités) est un esclave consentant. Pour reprendre
ces propos exactes que j'ai sous les yeux:
"La servitude moderne est une servitude volontaire, consentie par la foule des esclaves qui rampent à la surface de la Terre. Ils achètent eux-mêmes toutes les marchandises qui les asservissent toujours un peu plus. Ils courent eux-mêmes derrière un travail toujours plus aliénant, que l’on consent généreusement à leur donner, s’ils sont suffisamment sages. Ils choisissent eux-mêmes les maitres qu’ils devront servir.
Pour que cette tragédie mêlée d’absurdité ait pu se mettre en place, il a fallu tout d’abord ôter aux membres de cette classe toute conscience de son exploitation et de son aliénation. Voila bien l’étrange modernité de notre époque.
Contrairement aux esclaves de l’Antiquité, aux serfs du Moyen-âge ou aux ouvriers des premières révolutions industrielles, nous sommes aujourd’hui devant une classe totalement asservie mais qui ne le sait pas ou plutôt qui ne veut pas le savoir."
"O descendant de Bharata (Arjuna), ô vainqueur des ennemis, tous les êtres naissent dans l'illusion, ballottés par les dualités du désir et de l'aversion."
"C'est la concupiscence seule, ô Arjuna. Née au contact de la passion (raja), puis changée en colère (krodha), elle constitue l'ennemi dévastateur du monde et source de péché."
Kâma, la convoitise, est notre grande maladie et tout comme une montée de fièvre dans le corps témoigne de la présence d'un élément pathogène dans le corps, la fièvre pour les plaisirs des sens (le sexe, la consommation, l'intoxication, etc..) atteste de la présence de la maladie de la convoitise dans le coeur. Le film dans sa première partie nous parle de la fièvre de consommer de l'homme moderne:
"Dans le système économique dominant, ce n’est plus la demande qui conditionne l’offre mais l’offre qui détermine la demande. C’est ainsi que de manière périodique, de nouveaux besoins sont créés qui sont vite considérés comme des besoins vitaux par l’immense majorité de la population : ce fut d’abord la radio, puis la voiture, la télévision, l’ordinateur et maintenant le téléphone portable.
Toutes ces marchandises, distribuées massivement en un lapse de temps très limité, modifient en profondeur les relations humaines : elles servent d’une part à isoler les hommes un peu plus de leur semblable et d’autre part à diffuser les messages dominants du système. Les choses qu’on possède finissent par nous posséder."
powered by FreeFind
Derniers Commentaires